Le Facteur, la Verrue et la Baie des Anges

TEXTE DE JEAN HOUNIEU.

Facteur à Siros dans les années 50, Laurent avait un don… il faisait disparaître les verrues!

Si on le contactait au cours de sa tournée, il donnait rendez-vous pour le lendemain où il apportait son «matériel» dans une boîte en bois de la taille d’une grande boîte d’allumettes. Il avait neuf petits bouts de bois ronds de trois ou quatre centimètres de long et d’un diamètre comme celui d’un crayon. Le rite était toujours le même, il s’asseyait, voulait voir la verrue qui pouvait être plantaire, ouvrait sa boîte, se signait, prenait une bûchette, et en la tenant marmonnait une formule incompréhensible de six ou huit syllabes, impossible de savoir si c’était du français ou du patois. Il recommençait pour chacune des huit bûchettes restantes, refermait sa boîte, se signait à nouveau et disait: si la verrue n’a pas «sauté» dans huit jours revenez me voir et on recommencera. Il était rare qu’il faille y revenir.

Il intervenait bénévolement et demandait seulement qu’on lui adresse une carte postale dont il disait faire la collection. Son «pouvoir» s’exerçait même à distance. Dans ce cas il lui fallait la photographie de la personne qu’il devait «délivrer». Il demandait l’emplacement de la verrue et procédait au même rituel que si le patient était là.

Son don n’était pas inné. Avant d’être titulaire sur sa tournée de Siros-Aussevielle, il avait longtemps assuré les remplacements des facteurs malades ou en congés de la quinzaine de tournées dépendant de la Poste de Lescar. Sur l’une de ses tournées, il y avait justement quelqu’un qui avait ce don. Laurent était célibataire et vivait à la ferme qu’exploitait son frère. L’une des jeunes vaches de son troupeau «attrapa» des verrues. En dehors d’être disgracieuses,  quand elles étaient implantées sur le pis ou les mamelles elles rendaient très douloureuses les tétées du veau qui alors était rejeté par sa mère et les «prières» s’avéraient inefficaces sur les animaux, vaches, chevaux et ânes.

Laurent demanda donc au «soigneur» d’aller chez lui à Lescar pour guérir sa vache. L’homme, qui était déjà vieux et pas en très grande forme, préféra lui donner la recette et les formules magiques pour ne pas avoir à se déplacer. (Ils se connaissaient bien et, comme tous les facteurs, il savait peu ou prou toutes les histoires de sa clientèle. Dans ce cas précis le «soigneur» était célibataire lui aussi et vivait à la ferme de son frère et sa belle-sœurette. Il savait que ceux-ci lui menaient la vie dure et il saisit l’occasion qui se présentait pour se venger en les «déshéritant» et en ne leur laissant pas son don.) Laurent suivit à la lettre les instructions et dans la semaine les verrues disparurent par enchantement. Curieux, il essaya si la recette marchait aussi sur les humains, et à sa surprise les verrues ne lui résistèrent pas et dés lors il leur fit la chasse.

Après avoir pris sa retraite, il continuait à rendre ce service. Il fallait prendre rendez-vous et il recevait le lendemain après sa sieste. Il avait plus de quatre-vingt-cinq ans quand une dame de Nice, passant dans la région, ayant entendu parler de ses talents, le contacta pour soigner une verrue plantaire de son petit fils qui avait résisté à tous les traitements médicaux. Rendez-vous pris pour seize heures, munie de la photo du gosse qui avait huit ans, Laurent exécuta sa prestation et vers dix huit heures la grand mère reçut un coup de fil de sa fille, qui n’était au courant de rien, lui annonçant que la verrue qui était bien là le matin et gênait l’enfant pour marcher avait disparu sans laisser de trace.

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Une carte postale de la Baie des Anges fut expédiée le jour même. Elle rejoignit la collection riche de vues des USA et du Japon.

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