Les Réfugiés

TEXTE DE JEAN HOUNIEU.

Le 20 juin 1940 l’armistice fut signé mettant un terme à la « drôle de guerre ». La France fut partagée en deux zones l’une occupée par les Allemands et l’autre dite libre, la ligne de démarcation passait à proximité d’Orthez qui était en zone libre. Il était impossible d’aller d’une zone à l’autre; la nouvelle frontière gardée par l’armée allemande rendant imperméable tout passage.

Zone libre et zone occupée en 1942
Zone libre et zone occupée en 1942

Cette fin de mois de Juin fut marquée à Siros par une forte inondation, puis par l’arrivée de vagues successives de réfugiés et par l’attente du retour des soldats mobilisés survivants. Jean Marie Tabarlet avait été tué au front, mais ils étaient très nombreux à avoir été faits prisonniers et ne revinrent qu’en 1945.

Ces réfugiés arrivaient en voiture aux deux cafés Juliat et Lacourrége cherchant gîte et couvert. Ils disparaissaient sitôt restaurés. Il est arrivé un soir que des vieux « Poilus » de la guerre de 14-18 qui étaient au Café Juliat virent arriver en traction avant un Capitaine seul, qui cherchait à manger. Ce déserteur fut pris à partie par ses Anciens; il représentait pour eux la honte suprême et il repartit le ventre vide agoni d’injures.

Durant la débâcle, des civils quittant la route de Bayonne entraient dans le village cherchant à se ravitailler et si possible à se loger. C’est ainsi que deux familles au moins restèrent sur le village un certain temps. Une famille de Russes chassés par la révolution de leur pays venaient de Paris. Le père déjà âgé est mort à Siros en 42, il y fut enterré et la croix plantée devant sa tombe était de rite orthodoxe avec une branche en travers sous la branche horizontale. Après la guerre ses restes furent ramenés dans la région parisienne où son épouse avait déjà été ensevelie.

Une autre famille, les Korpiel louèrent la maison 3 Rue du Stade. Le fils aîné Victor né en 1935 fut scolarisé le 20 septembre 1940 à l’école de Siros, son petit frère était trop jeune pour aller à l’école. Ils vivaient à six dans cette maison, les deux enfants, leurs deux parents et leurs deux grands parents. Par l’écolier qui était plus bavard que le reste de la famille, les autres écoliers surent qu’ils étaient juifs, que le père était joailler et le grand père diamantaire et d’origine polonaise. Le registre de présence à l’école précise que Victor, réfugié, quitta l’école en octobre 42. C’est entre ces deux dates que se situent les faits qui suivent:

Après les bouleversements dus à la guerre le ravitaillement était difficile, aggravé ici par les inondations, les foins envasés ne purent être récoltés et furent brûlés sur place; les blés ne purent être moissonnés, les pommes de terre, aliment de luxe, pourrirent sur pied. Les réfugiés, les Korpiel et les Russes, avaient comme principal souci de se nourrir au jour le jour. Ils allaient dans les fermes à la recherche de lait, d’œufs et de volailles. Les Korpiel allaient principalement chez Hourquet, la maison qu’occupe actuellement Vincent Lalanne pour se ravitailler.

Ils ne passaient pas dans le village, se sachant en insécurité et toujours sur le qui-vive. Ils n’avaient comme les Russes, ni véhicule ni vélo et tous les jours allaient chercher leur pot de lait. Un matin alors que le jour n’était pas encore levé les gendarmes se présentèrent à leur porte. Monsieur Korpiel sans prendre le temps de s’habiller enjamba la fenêtre de sa chambre à l’étage descendit sur le toit de l’appentis qui était en dessous et s’enfuit en courant dans la nuit.

En passant devant chez Hourquet, il vit de la lumière dans l’étable ou le père, Charles, était en train de traire. Le fugitif lui demanda de le cacher d’urgence, expliquant que les gendarmes étaient à ses trousses. Sans hésiter Monsieur Hourquet le fit monter par l’échelle sur la grange où il se camoufla dans la réserve de foin. Les gendarmes repartirent bredouilles.

Monsieur Korpiel resta désormais camouflé dans le foin n’en sortant que pour manger à la nuit tombée, en haut de l’étable la nourriture que lui portaient les Hourquet. La vie reprit son cours normal, personne ne remarqua l’absence du reclus, madame Korpiel continua à aller se ravitailler chez Hourquet, ne dit mot de la disparition de son mari, ni de la visite des gendarmes. Au bout de quelques semaines, madame Hourquet fit une surprise à sa cliente. Sans autre explication elle le fit monter l’échelle de la grange et les époux se retrouvèrent.

Par la suite ces rencontres se poursuivirent à intervalles irréguliers et espacés. Pour ne pas attirer l’attention la mère amenait les enfants qui jouaient dans la cour pour que le père puisse les voir par un trou entre deux ardoises du toit; on leur avait dit que leur papa était reparti à Paris pour ses affaires.

Les Hourquet avaient un autre client assez régulier, c’était un hôtelier de Pau qui avait acheté juste avant la guerre la maison du 17 Cami de Capbat. C’était un collaborateur notoire, il s’engagea par la suite comme volontaire dans l’armée allemande et traversa plusieurs fois à pied le village, en tenue SS. Souvent, tandis que monsieur Korpiel était caché en haut de la grange, il pouvait surveiller les débats entre Charles Hourquet qui discutait ferme devant sa porte avec cet homme qui vantait les grandeurs de l’Allemagne et les mérites de la Collaboration avec le régime de Vichy alors que lui essayait de le convaincre à sa foi en De Gaulle.

La fille de la maison, Gaby, qui poursuivait au lycée à Pau après avoir passé son brevet élémentaire à Lescar était chargée de poster à Pau le courrier qu’envoyait monsieur Korpiel qui essayait de trouver un refuge moins précaire et plus sûr pour lui et sa famille. Juchée sur son mauvais vélo (il n’y avait pas de car scolaire ni de car tout court), il ne serait jamais venu à l’idée de personne de voir dans cette fraîche jeune fille un agent de liaison.

Plusieurs fois, avec insistance, monsieur Korpiel voulut dédommager son hôte mais celui ci refusa toutes ses offres disant qu’il était naturel d’aider son prochain dans la difficulté.

Pendant ce séjour il y eut un problème, ce fut le jour du dépiquage. La batteuse était mise en place dans la cour de la ferme pour battre le blé en gerbes stocké en bas dans l’étable derrière les stalles des vaches, et la paille battue devait être engrangée à l’étage. Pour éviter d’être repéré par quarante paires d’yeux il fallait éloigner le fugitif ce jour là. Dans la nuit précédente il partit se cacher dans la saligue pour la journée et revint quand la batteuse eut quitté les lieux.

Avec la complicité du Docteur Barrére de Lescar, monsieur Korpiel pût regagner la Suisse où sa famille le rejoignit sûrement en octobre 42.

Longtemps après la Libération monsieur Korpiel revint au pays, rendit visite aux quelques connaissances qu’il avait, et leur surprise fut totale pour eux et pour tout Siros quand il leur fit le récit de son aventure tant le secret avait été bien gardé. Il y a quelques années les Juifs de France et d’Israel voulurent remercier et honorer  « les Justes parmi les nations qui ont mis leur vie en danger pour sauver les Juifs » et les médias se firent l’écho de ces cérémonies dans la région.

Bernard Hourquet, le fils de Charles tout jeune au moment des faits, n’a pas voulu d’une publicité qui mette au grand jour cet acte patriotique et humanitaire qui pour lui aussi était tout naturel.

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