Mon père, ce poilu au sourire si doux…

TEXTE DE LOULOU MANDÈRE.

Mon père n’était pas un héros, c’était un deuxième classe, un soldat ordinaire.

Pas un héros, pas un héros… je me souviens pourtant qu’à droite au-dessus de son lit, dans un cadre couleur pourpre, il y avait des médailles dont une qui faisait, paraît-il, sa fierté: (ce n’est pas lui qui me l’a dit) la «médaille militaire» ou la «croix de guerre,» je ne sais plus. Je sais qu’il touchait une pension pour cela. Au fait, je ne sais pas ce que sont devenues ces médailles; il faudra que j’essaie de le savoir, rien que pour savoir. Enfant, je les regardais en me demandant ce qu’il avait bien pu faire pour les mériter. Il est rare que les petits, les sans-grades soient décorés. Question sans réponse, je ne l’ai jamais su. Il est vrai que je ne le lui ai jamais demandé tant je sentais qu’il n’aimait pas parler de tout ça.

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Il partit à la guerre parce que c’était là son devoir, comme on disait de ce temps-là. Auparavant, il avait émigré en Amérique, à San-Francisco (au début du vingtième siècle, c’était souvent le lot des cadets ou des déshérités) puis, à la déclaration de la guerre, il revint en France pour se battre. Il y avait, à cette époque, un grand sens patriotique et un grand sens de l’honneur.

J’ai dit qu’il n’aimait pas parler de cette période mais parfois, rarement, trop rarement, les soirs de fête, un peu grisé par le vin blanc, il évoquait quelques faits vécus et il finissait, souvent, son récit en pleurant. Avec mon frère et mes sœurs, nous respections sa sensibilité et ne l’accablions pas de questions. J’ai peu de souvenirs de ce qu’il nous a dit; on devrait toujours écrire les choses importantes que l’on entend des parents. Un jour ils s’en vont avec leur savoir, leur vécu et nous laissent désemparés. Ils ne sont plus là pour nous parler de leur temps. On a bien raison de dire qu’un homme qui s’en va, c’est une bibliothèque qui se ferme.

Je me souviens qu’il nous parlait du Maréchal Pétain qu’il avait vu à Verdun au cours d’une visite de l‘état-major sur le terrain. Il en parlait avec respect et admiration et, pour lui rester fidèle, disait que ce que le Maréchal avait fait à la deuxième guerre mondiale était de la faute de son grand âge et parce qu’il était mal entouré. Il parlait aussi de la petite ration d’alcool qu’on leur servait juste avant de recevoir l’ordre de monter à l’assaut, baïonnette au canon, vers les tranchées allemandes. Il ne disait jamais de mal des Allemands mais, plutôt, qu’ils étaient des soldats comme lui défendant leur Patrie. Je n’ai jamais senti de haine en lui.

Il pleurait quand il évoquait les cadavres, monstrueusement enflés, sur lesquels ils marchaient à chaque avancée vers l’attaque. Je me souviens aussi qu’il disait qu’un jour, dans une tranchée, alors qu’ils attendaient l’ordre de bondir en avant, il y avait près de lui un soldat qui n’était pas de son régiment (quelques éléments perdus rejoignaient n’importe quelle autre formation). Au bout d’un moment il l’entendit parler avec une voix et un accent qui lui rappelaient quelque chose et, le dévisageant, malgré le casque et le harnachement  il reconnut le fils d’un voisin chez qui il avait été domestique. Mais l’heure n’était pas aux effusions…

Il évoquait aussi la faim, lorsque le ravitaillement avait du mal à parvenir jusqu’aux premières lignes, les poux, les rats et je ne sais quoi d’autre. Le bruit aussi lui revenait en mémoire. Le terrible bruit, effrayant, assourdissant de la fusillade mais aussi, et surtout, de l’artillerie qui pilonnait sans arrêt. L’intérieur du fort de Verdun était une vraie caisse de résonnance. J’ai pu le vérifier lors d’une visite sur les lieux où l’on reconstitue toutes les détonations que devaient supporter les poilus. C’était infernal. Il croyait se battre pour que cette guerre soit la dernière. Il ne savait pas qu’il y aurait encore une autre guerre mondiale et que moi, son fils, irai me battre en Algérie. Il pleura, le jour de mon départ.

Il m’a certainement dit bien d’autres choses encore mais il y a une soixantaine d’années de cela et je n’ai pas tout gardé en mémoire. Je le regrette, j’aurais dû écrire…

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