Le Bac et les Traversées du Gave

TEXTE DE JEAN HOUNIEU.

Le Bac est une épreuve difficile qui pose problème, ceci ne date pas d’aujourd’hui et peut même en poser à un évêque.

L’évêque de Lescar était à la tête de son évêché dans sa cathédrale avant son absorption par Bayonne avec la complicité de Napoléon. Dans ses attributions il devait se rendre en visite dans les paroisses qui étaient sous sa croupe. Cette année là il était invité à la fête de Laroin pour fêter le Saint Patron du lieu en l’occurrence Saint Vincent. Il pouvait ainsi joindre l’utile à l’agréable, partager un bon repas avec le Curé du lieu et ses voisins du doyenné, donner de la solennité à la fête et resacraliser ses ouailles.

Mais pour aller à Laroin en ce dernier dimanche de janvier fêter le Saint Patron, le pont de Lescar à Artiguelouve n’était pas bâti et le service en mini car du Miey du Béarn pas encore en projet. Il existait deux Bacs (professionnels), l’un à Siros qui se situait en gros sous la ligne de haute tension qui traverse le Gave à proximité du terrain de foot, l’autre à Lescar au bout du chemin qui débouche sur la route de Bayonne devant les Établissements Eiffage et porte encore le nom de Chemin du Bac.

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Il bordait le Moulin Pebacqué-Dailhé qui était beaucoup plus fréquenté que celui de Siros et se trouvait sur l’itinéraire de Saint Jacques. Notre évêque pour se rendre à Laroin était bien obligé de passer le Bac. Hélas pour lui, le gave était en crûe, il ne débordait pas mais le débit d’eau était impressionnant.

Se posa un cas de conscience pour l’Homme d’Eglise. Un instant il envisagea de faire demi tour et de rejoindre sa Cathédrale, mais un bon repas était dans ses premiers objectifs, le zapper c’était faire preuve de désinvolture envers son hôte, faire demi tour et rater le Bac c’était s’attribuer des quolibets pour longtemps.

Toute honte bue, l’évêque et son cheval montent sur le Bac. Eurent-ils le mal de mer? En tout cas la traversée se fit sous l’œil goguenard du passeur. L’histoire ne dit pas si l’Evéque, le soir, reprit le même chemin ou s’il attendit la décrue. De retour sur ses terres il modifia le calendrier festif de Laroin, garda Saint Vincent et fixa au premier dimanche de septembre la date de sa solennité, période où de mémoire de chrétien, le Gave ne s’avise de bousculer le Bac.

Le Bac de Siros avait une activité certaine. Par lui transitaient en barriques les vins venant de Monein et des vignobles des coteaux alentours pour rejoindre par le Cami Salié, Bayonne, Pau et Toulouse. Quand la construction du premier pont de Lescar fut envisagée, la Préfecture demanda aux Communes environnantes leur avis sur ce projet qui, en fait, signait l’arrêt de mort des deux Bacs. Le Conseil Municipal de Siros donna son accord et il ne reste trace du Bac que sur le plan cadastral établi sous Napoléon sur la Commune.

Pour aller sur la rive gauche du Gave, il y avait trois itinéraires possibles: par le Pont de Lescar, par celui d’Artix, ou par le gué. Le cours du Gave se caractérise par une succession de méandres dont la partie profonde vient sans cesse éroder la berge avec un fort courant, tandis que sur la berge opposée se dessine une plage de graviers et de cailloux mouillés par un courant beaucoup plus faible et de peu de profondeur. Entre deux méandres se dessine ainsi un gué qui permet la traversée en oblique avec une hauteur d’eau jusqu’aux genoux.

La fête d’Arbus en août et celle d’Artiguelouve fin septembre étaient particulièrement suivies par les jeunes de Siros. Ils s’y rendaient en vélo en passant par le pont de Lescar, mais pour rentrer à la maison dans la nuit ils risquaient des embûches quasi certaines sur la route du retour. Il était inévitable de croiser les gendarmes de Lescar, qui ne recherchaient pas à coup d’alcootest des délinquants potentiels, mais plutôt les vélos sans éclairage ou sans plaque.

"Où avez-vous la tête?"
« Où avez-vous la plaque? »

Les vélos n’avaient pas de plaque minéralogique mais devaient être munis d’une plaque métallique de la taille d’une demi carte bancaire, preuve du paiement d’une taxe sur l’utilisation de la bicyclette. Les gens les plus sérieux (ils n’étaient pas les plus nombreux) agrafaient cette plaque avec un fil de fer sur la potence de leur guidon, les autres prétextant une possibilité de vol la ligaturaient dans les ressorts sous la selle. (En réponse à la question des gendarmes: Où avez-vous la plaque? Sauf votre respect au c…!) Ils s’en suivait des palabres sur les outrages à Agents de la Force Publique et, devant la passivité de leurs otages, les Pandores les laissaient continuer leur retour au bercail si la lumière fonctionnait et si la plaque avait été retrouvée.

Pour simplifier les choses, aucuns jeunes de Siros (il n’y avait aucune fille) ne prenaient le pont pour rentrer; ils traversaient le Gave à pied, le vélo sur l’épaule. Arrivés au bord du gué, qui leur était bien connu entre Artiguelouve et Arbus, ils enlevaient délicatement leur pantalon du dimanche qu’ils mettaient à califourchon sur leur cou, mettaient leur vélo sur l’épaule et toute la troupe faisait la traversée. La nuit était bien avancée et le matin pas éloigné. Pas de spectateur à croiser, pas de serviette pour se sécher… la rentrée à la maison se faisait ainsi en petite tenue sans réveiller le reste des villageois endormis.

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En novembre 1946, la fête de Siros fut endeuillée par un drame. Une famille de Siros, les Maubarthe-Campagne était apparentée à une famille d’Arbus, les Rauly. Comme il était de tradition, la fête locale à la Saint Martin faisait se retrouver toute la parenté. Cette année là en ce dimanche de fête, le Gave grossissait et amorçait une crue. Les invités d’Arbus pour venir le traversèrent sans encombre sur un tombereau tiré par une paire de bœufs. Mais la crue qui s’annonçait causait souci pour le retour. La messe célébrée, après le rapide passage au café pour l’apéritif, on ne s’éternisait pas au repas. La montée des eaux pouvait empêcher le retour. Les invités repartirent. Ils étaient quatre. Ils s’engagèrent sur le gué. Vite ils constatèrent qu’il était dangereux de poursuivre et décidèrent de faire demi tour.

Depuis le tombereau les bœufs étaient dirigés par une guide en corde. L’extrémité de la corde était fixée à la corne extérieure de chaque bête et s’enroulait en une boucle autour du cornet de l’oreille de l’autre côté. Quand on tirait sur la guide la douleur dans l’oreille faisait ralentir voire arrêter l’animal tandis que l’autre continuait, étranger au commandement, la direction en était modifiée. Il était impossible de faire demi tour en ne se servant que des guides. Les animaux ne comprenant pas la manœuvre, il fallait aller devant l’attelage et les guider à la voix et à l’aiguillon.

Hélas en descendant du tombereau et en allant à la tête de l’attelage, un jeune homme de 23 ans fut emporté par le courant et son corps fut repêché quelques jours après à Besingrand. Heureusement les trois autre passagers purent rejoindre la berge mais le bal du soir fut supprimé en signe de deuil.

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