La Fête

TEXTE DE JEAN HOUNIEU.

Il n’y avait qu’une date importantissime autrefois pour les jeunes, c’était celle de la fête du village et accessoirement celle des villages alentours. Elle se déroulait généralement le dimanche suivant la fête du saint patron de la paroisse. Pour Siros c’était le premier dimanche suivant le onze novembre, fête du saint. Le programme était le même d’une année sur l’autre: le matin vers huit heures une messe basse était célébrée pour les cuisinières qui ainsi débarrassées des obligations religieuses pouvaient se consacrer à la fête profane; cette messe était dite basse car il n’y avait aucune pompe, pas de chant, pas d’homélie. À onze heures l’église connaissait l’affluence des grands jours, tous les Sirosiens et tous leurs invités. C’était l’occasion, souvent unique dans l’année de réunir toute la parenté. Dans une maison la tablée comptait de quarante à quarante cinq convives. Le déroulement de la messe était quelque peu modifié, les vêpres d’habitude réglementaires étaient supprimés, remplacés par un condencé, deux cantiques rituels et une bénédiction ajoutés avant la libération des fidèles. Le sermon avait mis l’accent sur les qualités calorifiques du manteau de Saint Martin qui même partagé avait réchauffé ô combien son nouveau propriétaire. À la sortie de l’église tous se réunissaient autour du Monument aux Morts, pas de discours, les musiciens de la fête jouaient la Marseillaise. Au sortir de la cérémonie le passage au Café pour l’apéritif était obligatoire. Comme il y avait alors deux bistros à Siros la fête se tenait chez l’un chez l’autre à année passée. Il était extrêmement rare que les femmes viennent s’attabler et les jeunes filles s’approchaient de la salle de bal qui servait de quiller le reste du temps.

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La veille, le samedi après-midi un boucher d’Artix venait faire sa tournée annuelle dans le village, il fournissait la viande pour faire la daube et le pot au feu pour le bouillon du lendemain. La daube était conservée jusqu’à la Noël dans sa marmite de cuisson dans un endroit frais, les frigos et les congélateurs n’étaient pas encore nés. Les apéritifs et les premiers flonflons retardaient l’heure du repas au grand dam des cuisinières, mais vers seize heures le retard était rattrapé et le moment tant attendu des jeunes était arrivé; c’était l’ouverture du bal. Occasion unique de rencontrer parmi tous ces jeunes invités des têtes nouvelles, capables de personnaliser les rêveries les plus folles. L’Amour n’était pas dans le pré mais peut-être que… Le bal était mené généralement par trois musiciens: l’accordéoniste, le saxo, le batteur avec sa grosse caisse et un jeu de cymbales. Il n’y avait pas de Comité des fêtes, c’étaient les garçons qui organisaient le bal de la fête et quelque fois ils faisaient la « refête » dans le courant de l’année, l’accordéoniste, seul jouait l’homme orchestrée battait la mesure avec une pédale actionnant un gong sur la grosse caisse. Les subventions n’avaient pas encore été inventées, aussi fallait-il trouver l’argent pour payer les musiciens. La principale ressource était collectée le lundi matin suivant, les garçons célibataires accompagnaient à pied les musiciens qui jouaient un air devant toutes les maisons et tendaient au maître des lieux une cassette avec une fente. Le dimanche des le début du bal, des filles par deux épinglaient une « fleur » au revers des vestes. Cette fleur de la taille d’une pièce de un centime était en celluloïd de couleur unique pour éviter que des plaisantins, un brin avares, n’exhibent l’insigne récolté un dimanche précédent dans une autre fête. Dans les autres villages il y avait le « barricot » c’était un tonnelet de vin blanc d’environ soixante litres posé sur une brouette, muni d’un robinet, tous les hommes jeunes et vieux qui approchaient du lieu de la fête étaient accostés par les jeunes de l’endroit et propulsés vers le barricot, un verre leur était tendu et rempli et l’invité était prié de verser son obole, là pas de signe distinctif certains y prenaient racine trouvant le coin très accueillant. 

La bicyclette à été le premier complice du Mouvement Libérateur de la Femme. La coutume voulait que l’élève qui avait obtenu son certificat d’études se voit récompensé par un vélo. Les rares fois où la fille pouvait s’en servir en semi-liberté c’était pour aller au bal de l’après midi des fêtes des villages très voisins, mais il y avait une condition drastique: il fallait être rentrée avant l’angélus du soir, et leur mère qui n’avait pas bénéficié de ce privilège y veillait jalousement. La sonnerie était lancée manuellement à la tombée de la nuit chaque jour. L’utilisation des cloches est réglementée: elles sont sous l’autorité du Curé pour les sonneries religieuses qui sont les annonces des messes, les glas, les angelus journaliers. Elles sont sous l’autorité du Maire pour les sonneries de l’horloge, des commémorations nationales, les alertes par tocsin en cas d’incendie ou d’inondation. Quand l’horloge électrique a été mise en place il y a une vingtaine d’années les sonneries des heures ont été programmées avec l’installateur, le Curé et le Maire se concertèrent sur l’ensemble des horaires. Premier différend, le Maître Horloger proposa ce qui se faisait partout de débuter l’angélus par une volée de trois coups répétée trois fois suivie d’un tintement d’une minute. C’était contraire à la sonnerie traditionnelle exécutée par les sonneurs et sonneuses depuis que le clocher existe. L’autorisation fut demandée au  Curé de sonner comme par le passé, il accepta sans difficulté. Deuxième différend le Maître Horloger demanda les horaires souhaités pour les angelus, accord immédiat pour le matin à sept heures et celui de midi à douze heures. Jusqu’aux années 1970 on continuait à sonner l’angélus à l’heure solaire, c’est à dire qu’on le sonnait à treize heures depuis qu’on avait créée l’heure d’été la mise en conformité avec l’heure officielle se fit à cette date sans difficulté. Le problème se posa pour l’angélus du soir. Le soleil tétu ne se couche jamais à l’heure de la veille, qu’à cela ne tienne une sonnerie programmée à dix-neuf heures trente semble avoir partout ailleurs reçu l’assentiment général. Ici pour le Maire c’était sans compter sur le fameux règlement qui obligeait les filles à rentrer avant l’angélus et l’été à cette heure là le soleil est encore haut. Si par malheur une remise en cause des libertés juvenino-féminines était décidée il n’était pas question d’appliquer une double peine: la cloche et l’heure avancée. Le Maire fit remarquer au Curé que si la règle était tombée en désuétude il fallait quand même préserver cette liberté et qu’il convenait de sonner à la tombée de la nuit. L’éclairage public est commandé par une cellule photo électrique qui allume automatiquement les lampadaires quand tombe le crépuscule, le Curé donna son accord pour que cette commande déclenche à cette heure là ce fameux angelus du soir.

Le Curé a depuis disparu, le Maire ne se fait plus sonner les cloches, le Maître Horloger a pris sa retraite, son remplaçant n’a pas su récupérer l’astuce et l’angélus sonne à dix-neuf heures trente. Bonnes fêtes quand même les Filles!

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